| L'art urbain |
L'expression "art urbain" renvoie, au sens large, à toutes les formes d’expression artistique qui s'inscrivent dans l'espace public, alors utilisé comme support (graffitis, fresques, affiches, mosaïques, stickers, photographies, sculptures, tricot, installations, etc.) ou comme scène (musique, théâtre, etc.).
Dans son acception étroite, la plus fréquente, il ne s'agit que du premier ensemble de pratiques, dont sont issues des œuvres plus ou moins éphémères et plus ou moins dommageables pour leurs supports. Leur cadre était traditionnellement celui de la contestation sociale, de l'illégalité et de la non-marchandisation, avec pour corollaires la pseudonymie et la non-rémunération — tant symbolique qu'économique — des graffeurs, la furtivité de leurs activités et la fugacité de leurs œuvres.
Un processus d'institutionnalisation, de marchandisation et, partant,
de popularisation et de pérennisation est cependant à l'œuvre, ce dont
témoigne la multiplication de
graffitis autorisés (ou tolérés)
par les conseils municipaux, de
"safaris urbains" , de
festivals, d'expositions (dans des
galeries
ou dans des
musées), de modules d'enseignement
(y compris dans de grandes écoles), d'ateliers pédagogiques, de colloques, de
résidences artistiques, de commandes (publiques
ou privées), de
ventes aux enchères, de
foires spécialisées, de
collaborations avec de grandes marques commerciales, de
boutiques en ligne, etc.
L'art urbain "institutionnel" ne s'est cependant pas substitué à l'art urbain "vandale" : ces deux formes d'art coexistent, le même artiste pouvant d'ailleurs très bien, à l'instar de Shepard Fairey (alias Obey), pratiquer les deux.
Construit à partir de photographies que j'ai prises in situ depuis 2009, le présent site entend rendre compte, sans cookies ni publicités et hors de tout but lucratif, de la beauté, de l'inventivité et de la diversité de ces œuvres mais de façon limitée : j'ai certes de bonnes chaussures — et il en faut, selon Henri Cartier-Bresson, pour être un bon photographe ! — mais mon champ d'intervention ne comprend que quelques villes.
Ce travail n'aurait pas pu exister sans Alain M, avec qui j'ai partagé, à l'adolescence, la découverte de la pratique de la photographie : c'est lui qui a éveillé ma curiosité pour l'art urbain en photographiant une œuvre de Blek le rat.
En introduction à un entretien entre Emmanuelle Jardonnet et Nicolas Gzeley, qui est l'un des fondateurs du Centre National des Archives Numériques de l'Art Urbain (Arcanes), la rédaction du Monde, dans son édition papier du 28 novembre 2025, fait état de la « création d’une chaire Street ART(s) à l’École normale supérieure (ENS-PSL), une initiative financée par le Fonds Renault pour l’art et la culture, avec, à la clé, un partenariat de quatre ans pour de la recherche, des cours, des résidences artistiques et l’organisation de festivals et de colloques ».
Le champ des pratiques concernées par cette chaire est très large puisqu'il inclut non seulement les graffitis et les fresques mais les performances, la musique et le théâtre de rue.
Dans Street art, mode d'emploi, Jérome Catz * recense, à l'échelle internationale, quarante-deux grands rendez-vous annuels de street art et cinq manifestations itinérantes.
* Paris, Flammarion, 2013.
Il y eut d'abord des expositions de street art dans des institutions aussi renommées que la Tate Modern à Londres ("Street Art", en 2008), le Grand Palais à Paris ("Le Tag au Grand Palais : la collection Gallizia" en 2009), la Fondation Cartier pour l'art contemporain à Paris ("Né dans la Rue - Graffiti", en 2009), le Museum of Contemporary Art (MOCA) à Los Angeles ("Art in the Streets", en 2011), etc.
Vint ensuite la création de musées consacrés à cet ensemble de pratiques, explicitement liées ou non à la notion d' "art contemporain" : le Street Art Museum (SAM) à Saint-Pétersbourg (2014), le Museum of Urban and Contemporary Art (MUCA) à Munich (2016), le Museum for Urban Contemporary Art (Urban Nation) à Berlin (2017), le Musée d'Art Urbain et de Street Art (MAUSA Vauban) à Neuf-Brisach (2018), la péniche Fluctuart-Centre d'art urbain à Paris (2019), le Museum of Graffiti à Miami (2019), le Museum for Street Art and Graffiti (STRAAT) à Amsterdam (2020), le MAUSA H07 à Saint-Chamond (2025), etc.
Certaines œuvres de street art peuvent se vendre très cher. Ainsi, le 4 octobre 2018, "Girl with balloon", une toile que Banksy, son auteur, avait partiellement détruite trois ans plus tôt à l'issue d'une première vente aux enchères et qui avait été rebaptisée "Love is in the bin", a été adjugée à Londres pour environ 18,6 millions de livres, ce qui équivalait alors à 21,8 millions d'euros.
C'est par exemple le cas à Paris, notamment pour les quatrième et treizième arrondissements, ces "safaris urbains" étant cependant loin de faire l'unanimité chez les graffeurs.
« Les artistes urbains tendent à défendre ce que l'historien du paysage J. B. Jackson appelait l'hodologie, du grec hodos, la route, le chemin, le voyage. Ce terme, hérité de la psychologie des années 1930, désigne le paysage vécu, opposé au paysage cartographié : en dépit d'une conception utilitaire du chemin, comme espace à traverser, pour se rendre d'un point A à un point B, l'art urbain lui redonne une valeur symbolique, ludique et affective, par le biais de la déambulation libre ou de l'errance. Le safari urbain vient au contraire baliser et flécher le parcours, il rend impossible la dérive et l'exploration.
Le circuit guidé constitue un exemple de récupération culturelle par les institutions d'une pratique pourtant marginale et illégale à l'origine, destinée à une expérience personnelle et intime et non à une visite en collectivité. Elle est à plus forte raison décriée lorsqu'elle génère un gain économique pour les organisateurs. »
Lisa Garcia, Le Street art, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, collection "L’opportune", 2023, p. 41.
Les graffitis ne sont pas seulement des tags ou des inscriptions sommaires (mots malhabiles, icônes simplistes, gribouillis informes, etc.) repérables sur des murs, des portes, des vitres, des pignons d'immeuble, des palissades, du mobilier urbain, des panneaux de signalisation, du matériel ferroviaire, etc.
Il s'agit également d'œuvres très élaborées, dont la réalisation n'est pas rapide et nécessite de bien maîtriser les techniques du dessin et de la peinture, et ce qu'il s'agisse de lettrages sophistiqués, de constructions abstraites ou de compositions figuratives, avec ou sans texte.
Hors espaces autorisés, ils sont illégaux et plus ou moins éphémères.
Un tag est une signature stylisée qui est apposée rapidement sur un support, le plus souvent à l'aide d'un marqueur. Il est généralement illégal et éphémère.
En droit français, graffer sans autorisation sur un bien appartenant à autrui était — et est encore — considéré comme un acte de vandalisme exposant son auteur à des sanctions pénales (en France, ce fut notamment le cas de Blek le rat en 1991 et de Miss.Tic en 1997).
Les œuvres des graffeurs sont cependant protégées par le Code de la propriété intellectuelle, dont l'article L.111-1 dispose que « l'auteur d'une œuvre de l'esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d'un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous ». Quant à son article L.111-3, il précise que « la propriété incorporelle définie par l'article L.111-1 est indépendante de la propriété de l'objet matériel », et ce alors même que l'article 551 du Code civil indique que « tout ce qui s'unit et s'incorpore à la chose appartient au propriétaire [de la chose] ».
« À ce titre, l'art urbain est un défi pour le législateur : en confrontant plusieurs régimes de droit, il ouvre à des conflits que seule la jurisprudence, encore quasi inexistante, sera en mesure de trancher. »
Nicolas Gzeley, Nicolas Laugero-Lasserre, Stéphanie Lemoine et Sophie Pujas, L'art urbain, Paris, PUF, collection "Que sais-je ?", 2ème édition mise à jour, 2023, pp. 85 et 86.
Si un graffiti est d'une grande taille, il s'agit d'une fresque, dont la réalisation peut requérir des compétences très complexes.
Elle s'inscrit ou non dans un cadre légal, selon qu'elle est réalisée ou non avec l'accord — voire à la demande — d'une administration publique, d'une entreprise, d'une association ou d'un particulier. Si autorisation ou demande il y a, sa pérennité a de fortes chances d'être assurée.
Les années indiquées sous les photographies, au demeurant toutes cliquables mais compressées pour fluidifier la consultation du site, sont celles des prises de vue.
Dès les années 1960, de nombreux baby boomers conspuèrent le capitalisme, le colonialisme, l'impérialisme, la société de consommation, les inégalités sociales, la ségrégation raciale, l'oppression de certaines fractions du corps social *, les guerres, le risque nucléaire, les conceptions et pratiques artistiques instituées, etc.
Si les baby boomers furent, au sens contemporain du terme, les premiers graffeurs (d'abord à Philadelphie puis à New-York), il ne faut pas en tirer une conclusion erronée : de nombreux graffitis — y compris ceux des années 1960 — ne sont pas vecteurs de messages politiques mais procèdent d'un projet combinant visée décorative et désir d'affirmation sociale.
* Femmes, minorités sexuelles, populations immigrées, etc.
En France, à titre d'exemples, cf. les cas de Blek le rat, qui propose à la vente quelques sérigraphies, et de Pro176, qui vend non seulement des œuvres mais des vêtements.
En l'espèce, le précurseur fut Keith Haring, qui créa deux boutiques (au sens physique du terme), toutes deux dénommées The Pop Shop : l'une à New York, en 1986 (elle a fermé en 2005), et l'autre à Tokyo, en 1988 (sa durée de vie n'excéda pas quelques mois). Il y vendait de nombreux produits dérivés : des vêtements, des montres, des pins, des magnets pour réfrigérateur, des mugs, des postes de radio, etc.
Si certaines municipalités autorisent expressément les graffeurs à œuvrer sur certains murs, par exemple à l'instigation de l'association Le M.U.R., d'autres demandent à leurs services de nettoyage de ne pas détruire certains graffitis non autorisés ; elles peuvent même parfois les protéger, comme ce fut le cas à Marseille, en juin 2025, pour une œuvre de Banksy.
Pour pouvoir concourir et, a fortiori, l'emporter dans les procédures d'appel d'offres émanant des administrations publiques, un street artist doit remplir plusieurs conditions, dont les quatre suivantes :
- Il doit pouvoir accéder aux personnes et aux informations qui lui permettront de s'insérer dans ces procédures et d'y maximiser ses chances de succès.
- Il doit pouvoir communiquer par lui-même, et de façon adéquate, avec les commanditaires, ce qui nécessite de bien maîtriser la langue, souvent absconse, des institutions culturelles et de s'orienter correctement dans le dédale des procédures administratives.
- Il doit bénéficier a priori d'une notoriété suffisamment importante pour que la légitimité de sa candidature soit incontestable.
- Il doit pouvoir supporter les exigences artistiques des commanditaires, à la fois quant au fond (certains thèmes ne seront pas traitables) et quant à la forme (peu de street artists sont par exemple capables de réaliser des fresques dont la superficie est celle de la façade d'un immeuble comportant de nombreux étages).
Ces conditions étant difficiles à satisfaire, les gains économiques et symboliques résultant de ces commandes sont donc concentrés, de façon récurrente, sur un petit nombre d'artistes.
En Europe, les foires d'art urbain les plus importantes sont Stroke Art Fair (à Berlin puis à Munich, depuis 2009), Moniker Art Fair (à Londres, depuis 2010), Urban Art Fair et District 13 (à Paris, respectivement depuis 2017 et 2018) et UVNT Art Fair (à Madrid, depuis 2017).
En France, cf. ce que font, depuis 2017, les fondateurs de Street Art City, que France Info n'hésitait pas à présenter, en avril 2018, comme la « Villa Médicis des arts urbains ».
Quant à la Villa Médicis elle-même — la vraie, celle qui héberge l'Académie de France à Rome —, elle a accueilli ses deux premiers street artists, Lek et Sowat, en 2015.
L'art urbain "institutionnel" ne se pratique pas nécessairement in situ : son cadre peut par exemple être celui des ateliers. Mais lorsque les artistes concernés opèrent en extérieur, ils n'interviennent que là où ils sont autorisés à le faire, ces autorisations pouvant être liées ou non à des commandes, publiques ou privées. Si commandes il y a, il s'agit alors, note Lisa Garcia *, de peindre « à taille humaine sur les persiennes des commerçants » ou de façon monumentale « sur les façades de la ville ».
* Lisa Garcia, Le Street art, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal, collection "L’opportune", 2023, p. 8.
L'art urbain "vandale" se pratique systématiquement in situ, et ce dans l'illégalité, hors mécénat et hors sphère marchande. C'est la forme originelle de l'art urbain et c'est surtout et avant tout, observe Stéphanie Lemoine *, pour les « tenants d'un art vandale, [...] une aventure urbaine et une charge contre l'autorité sous toutes ses formes ».
* Article "Art urbain", in : Encyclopædia Universalis, version numérique, 2015.
« Né dans la rue et l'illégalité, le mouvement est désormais difficilement réductible à la peinture sauvage, nombre d'artistes conjuguant pratique vandale et légale [...]. Les démêlés judiciaires des artistes issus du mouvement sont emblématiques d'une ambiguïté qui grandit avec la reconnaissance collective. [...] La pratique conjuguée, pour de nombreux artistes, de l'art sauvage et de la commande officielle, entretient le paradoxe. Aussi Shepard Fairey a-t-il été poursuivi plus d'une douzaine de fois pour dégradation de bien public, dont une fois par la ville de Detroit, où il s'était rendu en 2015 pour peindre des murs privés sur commande. »
Nicolas Gzeley, Nicolas Laugero-Lasserre, Stéphanie Lemoine et Sophie Pujas, L'art urbain, Paris, PUF, collection "Que sais-je ?", 2ème édition mise à jour, 2023, pp. 84 et 85.
Les premières galeries consacrées au graffiti ont été créées aux États-Unis dans les années 1970. La plus célèbre d'entre elles fut sans doute Fashion Moda : ouverte par Stephen Eins, elle a existé, à New York, de 1978 à 1993.
En France, c'est à agnes b. que l'on doit les premières expositions de street artists, et ce, dès 1984, dans sa Galerie du Jour.
« Dès le début des années 1970, deux conceptions divergentes du graffiti coexistent, et ce parfois chez les mêmes artistes. La première considère le writing * comme une aventure urbaine caractérisée par le franchissement des limites (spatiales, légales), et dont la valeur se jauge à l'abondance des pièces ** et au risque pris. La seconde regarde le graffiti comme un phénomène esthétique déclinable sur tout type de support. Parallèlement à l'esprit "vandale" du getting up ***, se développe ainsi un graffiti socialement acceptable, sinon économiquement rentable.
Ce dernier s'élabore notamment au sein d'associations culturelles, qui voient dans la pratique du writing sur toile une manière pour la jeunesse d'accéder à une sphère publique dont elle est exclue et une alternative à la violence des gangs. En 1972, Hugo Martinez [...] crée ainsi l'UGA (United Graffiti Artists) et parvient à fédérer quelques-uns des writers**** les plus réputés de l'époque [...]. L'organisation monte les premières expositions de graffiti sur toile et recueille hommages de la presse, commandes et donations.
En 1974, alors que l'UGA périclite, Jack Pelsinger crée la NOGA (Nation Of Graffiti Artists) et dispense marqueurs, peinture et toiles aux graffeurs qui souhaitent apprendre le graffiti ou en faire évoluer la pratique vers des supports plus commerciaux. L'organisation rassemble aussi bien des novices que des writers aguerris [...]. Comme l'UCA, elle jouera un rôle dans la reconnaissance du graffiti comme phénomène culturel et artistique, mais aussi commercial. »
Stéphanie Lemoine, L'art urbain. Du graffiti au street art, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2024, pp. 52 à 54.
Notes
* Writing : réalisation de graffitis, par une
personne seule ou par un collectif d'individus. Comme le suggère
l'étymologie du mot (to write : écrire), ce furent
d'abord exclusivement des lettrages. Survinrent ensuite des
combinaisons les associant à d'autres items (des personnages,
des animaux, des végétaux, des objets, etc.), et ce en référence
à des bandes dessinées, des dessins de presse, des films
d'animation, des courants artistiques, etc. [note de JYP]
** Pièce :
graffiti. [note de JYP]
*** Getting up : réalisation de graffitis sur
du matériel ferroviaire roulant, qu'il s'agisse de trains ou de
métros. [note de JYP]
**** Writer :
graffeur. [note de JYP]
Sur les enjeux et les acteurs de cette contestation des conceptions et des pratiques artistiques instituées, on consultera avec profit les deux ouvrages suivants :
- Stéphanie Lemoine, L'art urbain. Du graffiti au street art, Paris, Gallimard, collection "Découvertes", 2024, chapitre 2, pp. 27 à 43.
- Nicolas Gzeley, Nicolas Laugero-Lasserre, Stéphanie Lemoine et Sophie Pujas, L'art urbain, Paris, PUF, collection "Que sais-je ?", 2ème édition mise à jour, 2023, pp. 12 à 19 et 25 à 29.